L’histoire :
Pierre Montreuil est un jeune homme au bord de l’ennui qui décide en un jour de remettre sa vie en question. Il part au hasard pour Montréal, au Canada. Il s’attache très vite à des rencontres insolites, des personnages déroutés, parfois glauques, mais toujours sincères
Un square planté là, en plein ghetto homosexuel où les arbres s’habillent de rubans colorés, et c’est la descente aux enfers
En tombant amoureux d’un bellâtre inverti, il laisse dériver son âme dans les abîmes du ghetto.
Pierre suit Tim, de saunas en lieux plus sinistres et insolites, n’ayant qu’un but à atteindre… L’amour au milieu de la détresse, de la solitude et du Sida

Extrait :

Sept heures de vol...Sept heures de vol et des hôtesses à tomber par terre...je n’avais jamais pris l’avion aussi longtemps... Qu’est ce qu’on mange!... Une véritable usine à calories... Et puis là, un peu plus loin, je veux dire, à deux rangées de moi, une rousse ...le genre femme d’affaires à contrats fatals...Elle semblait m’observer avec insistance... du moins c’est ce que j’imaginais... peut être qu’elle rêvait... Je basculais sensiblement vers un comportement érotomaniaque. Difficile à gérer pour un type comme moi qui refuse en bloc la psychologie et ses adeptes. Pourtant c’était bien moi qu’elle regardait... Ou bien c’était moi qui trébuchais ostensiblement en amour. Amour flash. Je n’étais pas très à mon aise!... Pas à l’aise parce que je pensais à tous ces faits divers, tous ces grands clashs en plein ciel, et si c’était moi cette fois ci. Non, je suis bête...j’ai trop de chance!...Et puis j’étais mal parce que j’en avais marre, ça faisait presque cinq heures qu’on était serré les uns contre les autres. On voyait toujours les mêmes instables qui se levaient pour aller aux toilettes, c’est à croire que ce petit placard était passionnant. On se sent bête quand on est observé. Je n’osais plus me tourner en direction de cette sculpturale inconnue. En même temps j’étais presque incontrôlablement attiré... magnétisme génétique qui provoque chez l’élément chromosomique mâle un pivotement du cou et une attirance subordonnée vers lélément chromosomique femelle... Ca y est je l’avais regardée!...Et elle?... Elle lisait un magazine, vous savez, ces magazines dont on lèche les photos, sans jamais lire les longues colonnes concentrées. Elle était belle quand elle lisait, cela rendait presque sa revue intelligente... J’avais des picotements du bout des doigts jusqu’au bout du coeur. Et l’hôtesse de l’air me proposait un jus d’orange...si je l’acceptais, je vomirais, c’est sûr!...Et le type d’à côté, lui, il le prenait le jus d’orange, il avait payé son billet assez cher: il en profitait!...C’était le genre de gros purulent qui déchiffre le “TIME” mais qui ne comprend qu’une phrase sur trois... Je lui aurais bien proposé d’échanger sa place avec ma belle rousse... La vie est vraiment mal faite! J’avais décidé de ne plus la quitter des yeux, hélas, je perdai sa trace aussitôt après l’atterrissage... Pourtant Mirabelle, n’est pas trop inhumain... Elle devait être attendue par un fiancé... Ca fait rêver... Adieu! Et l’adipeux avec son TIME qui s’avançait vers moi pour me demander l’heure.

“Désolé, Monsieur, je n’ai pas mis ma montre à l’heure locale, mais à Paris, il est 13h 40”.

Et ça, ça l’a fait rire l’économiste anglophone. Tout tremblait sous sa chemise froissée. C’était le genre de réflexion idiote qui lui faisait montrer les crocs, enfin, les chicots. Il gloussait d’un rire noir à l’écume repoussante. Je ne savais pas ce qu’il attendait mais de toute évidence il me collait. Il me collait tant, que j’étais sûr qu’il allait vouloir rentrer avec moi...Et j’avais dû penser trop fort... Il ouvrit la bouche pour dire:

“Vous attendez quelqu’un?”

“Non, je vais prendre un taxi!”

“Mon Dieu, ça tombe bien, moi aussi. Vous allez où?”

J’étais piégé: qu’est-ce que je pouvais répondre?...Si je mentais, j’étais fichu de tomber pile sur sa destination, et là, c’était moi qui aurait eu l’air con!

“Je vais à Montréal!”

“Moi aussi...”

Evidemment il n’avait pas une tête à aller pêcher la truite dans le Grand Nord...

“Ca vous embête de partager votre taxi avec moi, on paiera moins cher!”

...Oui ça m’embêtait, mais je ne savais pas dire non! Et puis j’avais vu juste, c’était un radin de première. Je me surprenais à suivre un étranger, vers la file de taxi...Et là, vision d’horreur... ma belle rousse s’engouffrait seule dans un taxi...Je sentis que mon voyage commençait ... sous le signe de la chance!

Georges!...Le type au “TIME” s’appelait Georges!... Je n’avais rien, à priori contre ce prénom, mais là franchement, ça lui allait comme un gant... Je savais tout de sa vie... sans surprise, marié, trois enfants, représentant international pour une boîte d’enseignes lumineuses. Son apparence donnait l’impression qu’il était en vacances... Et bien non, il était à Montréal pendant dix jours, pour travailler... Je le sentis à deux doigts de me proposer de partager la même chambre d’hôtel pour payer moins cher. De toute façon, cette fois-ci, je mentirais, je m’inventerais une cousine grabataire. Le chauffeur, impassible, ne l’interrompait même pas.

“J’ai beaucoup de mal, avec les avions parce que je me suis fait opérer du dos, et depuis je ne sais pas pourquoi je ne supporte pas les décollages, c’est drôle non?... Vous voyez c’est juste là entre ces deux vertèbres... Oh! mon pauvre ami, je ne vous le souhaite surtout pas!”

Et moi, ce que je souhaitais c’était qu’il descende très vite du taxi...

“Vous logez à l’hôtel?” poursuivit-il.

Voilà: l’arrangement que je craignais se profilait. Pourquoi faut-il toujours que les gens me trouvent sympathique?

“Je déteste la vie en communauté” répliquai-je “... donc, quoi qu’il arrive, je prendrais une chambre seul... si je devais aller à l’hôtel...”

“Ah! mais ça je vous comprends, une chambre c’est intime!...Moi même j’ai beaucoup de mal à me mettre en pyjama devant un étranger...Vous allez trouver ça bête, mais c’est comme ça, J’ai l’impression d’être nu... ça doit être les rayures...”

Bien sûr! C’était sûrement les rayures... Pauvre type! En plus il était con!... C’en était trop, si je continuais à l’écouter, il allait me gâcher mon séjour. Nous traversions Montréal et ne supportant plus mon visqueux voisin j’interpellai le chauffeur:

“Excusez moi, pouvez vous me dire le nom de cette rue?”

“Rue Ontario Est, Monsieur!”

“C’est parfait je descends là!”

Je vis la tête de l’autre à rayures qui devenait blême...

“Vous descendez là?”

“Oui, merci, pour le taxi...vous êtes trop généreux...ça vous perdra!”

Je crois que je l’ai cloué sur place... pauvre vieux... j’avais presqu’un peu de peine en voyant le taxi partir. Et puis , après tout je ne l’avais pas invité à partager mon taxi... Adieu, Georges!

Rue Ontario-Est, avec mes deux valises, j’étais perdu. Tout semblait bruit. Tout semblait différence. Tout semblait ailleurs. Il faut dire que les repères sont chamboulés pour un petit français qui n’a jamais quitté son hexagone. Bizarre. Se mélangeaient en moi l’exitation et l’angoisse, la liberté et le doute, le bonheur et la peur. Il fallait que je pose mes valises qui me coupaient les doigts. Je décidai de rentrer dans le premier hôtel. Une enseigne criblée de trous...C’était véritablement l’hôtel miteux que l’on peut voir dans les vieux polars américains. Un long couloir étroit et sombre séparait le hall d’entrée de la rue. L’ambiance sentait le glauque, mais j’étais là, et de toute façon je serais confronté, tôt ou tard, à l’inconnu dans ce pays. Je n’avais plus vraiment de crainte. Peut-être serai-je plus inspiré dans un endroit aussi caricatural que dans un hôtel de luxe où tout le monde est aseptisé, où la politesse devient le miroir des hypocrites, où les services confinent au masochisme. Non, vraiment ce petit boui-boui me conviendrait parfaitement. En entrant dans le hall, Je compris la raison pour laquelle j’avais fait ce choix. Elle était plongée, poitrine la première, dans un roman-photo, dont, apparemment, elle ne comprenait pas toutes les subtilités. Je campais depuis déjà quelques minutes devant son comptoir, lorsque je me permis de tousser pour lui marquer de façon plus insistante, ma présence... ce à quoi elle répondit, sans relever la tête:

“Vous avez une sonnette sur le comptoir “

Je mis un certain temps à comprendre qu’elle ne me répondrait pas si je ne me soumettais pas à ce rituel... Apercevant effectivement une sonnette ronde et rouillée, sans plus me poser de question, j’appuyai! Et là instantanément, elle leva sa crinière vénitienne, et de son plus beau sourire me dit:

“Bonjour Monsieur, vous désirez?”

Elle me proposa une petite chambre que j’acceptais

“Ca m’ira bien, oui!”

Oui, tout m’allait dans ce décor. Je sentais que j’allais vivre un moment intense, et totalement dépaysant... Elle inscrivit quelques signes incompréhensibles sur un cahier. Elle prit une clef pendue à un vieux tableau tout de guingois et me la tendit en disant :

“Tenez, deuxième étage à droite, chambre 27. Je vous la donne mais la chambre ne ferme pas, le verrou est cassé.”

Gentiment je gravis l‘escalier en bois qui menait à mon alcôve. Tout était sombre, j’avais beau appuyer sur des boutons pour allumer la lumière, rien n’y faisait, une véritable galerie à taupes. Plus je montais, plus je me demandais comment un tel bâtiment tenait encore debout...C’était pittoresque!

Effectivement, la chambre 27 ne fermait pas à clef...Pas grave!...J’étais juste un peu pudique. Une chose était sûre, je ne risquais pas de m’y perdre... je devais avoir à peine dix mètres carrés pour me défouler, en comptant la douche, bien sûr! C’était mignon et adorablement sale. Un petit lit coincé entre le mur et une armoire. Sous la fenêtre trônait un bureau et une chaise. Voilà, mon bonheur était là, un bureau et une chaise!... Je m’y plaisais déjà. Et cette odeur, ce patchwork d’odeurs composé de vieux relents de cuisine froide et d’un mélange subtil de transpiration, d’amour, de pollution, de rats, d’égouts... Je m’y ferais... Je m’y ferais tôt ou tard!

J’avais posé ma valise et pensais : ”Ca y est...tu es au bout du monde...là où tout est à refaire pour toi... le travail, les amis... les amours...” Je revis la belle rousse de l’avion... Où était-elle à présent, peut être dans une splendide villa au bord d’un lac, lovée dans les bras d’un industriel blasé. J’aurais donné beaucoup, à ce moment précis pour la revoir. Mais à quoi bon, je rêvais, nous ne nous étions échangé qu’un sourire à peine. Peut-être ce fantasme allait-il nourrir ce que j’étais venu chercher: l’inspiration.

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LES RUBANS

Editions Blanc